Rien n’a changé. Pourquoi ? Le discours sans fard de Jacques Mourad

Discours de Mgr. Youlian Jacques Mourad au
Parlement européen 12 mai 2026

Mesdames et Messieurs les membres du Parlement européen,
Mesdames et Messieurs,
Je vous remercie sincèrement pour votre présence et pour cette
invitation organisée à l’occasion des 170 ans de L’Œuvre d’Orient, sous
le parrainage de Monsieur le Député européen François-Xavier Bellamy.
Je vous remercie également pour l’attention que vous portez à mon
pays, la Syrie, ainsi qu’au peuple syrien qui traverse depuis des années
un chemin de souffrance sans fin marqué par le manque de justice et
l’absence de dignité humaine, laquelle ne saurait faire l’objet d’aucune
négociation.
Permettez-moi de lancer aujourd’hui un appel au secours. Non
seulement parce que notre pays traverse une catastrophe humanitaire et
politique, mais aussi parce qu’il est absolument inacceptable de continuer
à vivre dans un monde où les guerres se propagent avec facilité et où
l’être humain est tué chez lui sans que personne ne le défende ni ne rende
justice.

Depuis 2012, le droit de veto a été utilisé pour refuser l’interdiction
de survol et permettre les bombardements du régime d’Assad contre la
population civile syrienne. Depuis ce jour, la communauté internationale
demeure un exemple du manque de justice et de la préférence accordée
aux intérêts économiques des puissances au détriment de la valeur de la
vie humaine. Cette injustice ne relève pas de la volonté divine. Elle relève
de la responsabilité des hommes, et elle ne peut être acceptée.
Si Dieu demandait à une victime innocente : « Pourquoi es-tu
morte ? », quelle réponse pourrait-elle donner ? Y a-t-il quelqu’un dans
cette salle capable de répondre à cette question ? Je laisse cette
interrogation à la conscience de tous ceux qui portent la responsabilité
des décisions de guerre et de paix dans un monde qui s’enfonce dans la
vengeance et l’autodestruction.
Je viens d’un pays qui n’est pas si éloigné du vôtre, la Syrie, et je
dois avouer que mon cœur est habité par un profond sentiment
d’insécurité. De nombreux Syriens et non-Syriens ont témoigné de la
dégradation des conditions sociales, politiques et économiques dans le
pays, et pourtant rien n’a réellement changé. Pourquoi ?

Le concile Vatican II rappelle dans Gaudium et Spes que « les joies
et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps
sont aussi ceux des disciples du Christ » (GS 1).
L’Église ne peut donc pas se séparer du destin des peuples parmi
lesquels elle vit. Elle est appelée à participer pleinement à la vie nationale,
dans l’éducation, le service social et le travail pour la justice et la paix. Il
ne lui est pas demandé de se replier sur elle-même par peur ou par excès
de prudence, mais de vivre sa mission avec le courage de l’Évangile, en
témoignant de la dignité de chaque personne humaine.
Je me tiens aujourd’hui devant vous en tant que citoyen syrien, mais
aussi comme archevêque syriaque catholique de Homs, Hama et Nabek.
Je ne suis pas ici pour parler uniquement des chrétiens, mais de
tout le peuple syrien dans sa diversité. Les chrétiens font partie intégrante
de ce peuple et partagent son destin. Comment un cœur peut-il trouver la
paix lorsqu’il voit un frère en humanité être tué ?
Et que dire lorsque ce
frère est un compatriote, avec qui l’on a partagé l’enfance, la rue, l’école,
l’université et le travail ?
Je suppose que vous êtes informés de ce qui se passe
quotidiennement à Homs, où je vis : meurtres, déplacements forcés,
arrestations arbitraires, enlèvements d’hommes et de femmes à des fins
de rançon, confiscation de biens et expulsions…
Tous ces crimes se déroulent sous les yeux des forces de police et
de sécurité intérieure, sans réaction ni responsabilité, dans un silence qui
ressemble à la mort.
La Syrie n’est pas en paix. On ne peut parler de paix simplement
parce qu’il n’y a pas de guerre déclarée. Les conflits internes sont souvent
plus destructeurs, car ils sont sans identité claire.
La paix signifie vivre en sécurité et en sérénité, dans l’harmonie
entre toutes les composantes d’une nation, avec égalité des droits et des
devoirs, sans exclusion fondée sur l’appartenance ethnique, religieuse ou
politique. Elle implique également la liberté totale
: liberté individuelle,
liberté de circulation, liberté de conscience et de croyance. Nul ne peut
s’approprier le processus de paix et de stabilité, car celui-ci doit émaner
de la volonté du peuple. Il n’y a pas de paix véritable sans justice et
égalité.
La cause principale de l’instabilité est la perte de confiance mutuelle
entre le pouvoir et le peuple
. Dans son premier discours, le chef de ce qui
est appelé Hay’at Tahrir al-Sham, Ahmad al-Charaa’, affirmait que « la
libération ne comporte pas de vengeance » et qu’il fallait « tourner la page

pour construire l’État ». Pourtant, à peine l’élan de joie populaire suscité
par la chute du régime d’Assad s’était-il manifesté que des campagnes
de représailles, à la fois arbitraires et systématiques, ont été menées
contre l’ensemble du peuple syrien, toutes composantes confondues. Ces
représailles ont pris diverses formes, notamment des exécutions
publiques sur les places et des mises à mort sommaires.
Les arrestations et les disparitions forcées se poursuivent dans des
prisons dont la réalité n’a pas changé, les familles étant empêchées de
suivre le sort de leurs proches, dont beaucoup restent à ce jour portés
disparus.
Des licenciements arbitraires et sans examen préalable ont touché
de nombreux fonctionnaires dans les différentes administrations
publiques, en particulier au sein des communautés alaouite, chiite et
d’autres encore.

Les institutions fondamentales de l’État — armée, police et services
de sécurité — ont été dissoutes et remplacées par des éléments de Hay’at
Tahrir al-Sham venus d’Idleb, ainsi que par des combattants étrangers
originaires de Tchétchénie, d’Afghanistan et de plusieurs pays arabes et
musulmans.
Quelques jours à peine après sa prise de pouvoir, Ahmad al
Charaa’ s’est autoproclamé président de la République, vingt jours
seulement après son arrivée au pouvoir, sans élections ni référence
constitutionnelle. L’ensemble des décisions et des lois adoptées par le
gouvernement de transition prennent la forme de décrets, ce qui
marginalise le fonctionnement démocratique et exclut la participation du
peuple aux décisions qui déterminent son avenir.
La population subit une pression constante à travers la tentative
d’imposer une vision religieuse extrémiste étrangère à l’histoire et aux
traditions de la société syrienne.
Des confiscations de biens et de
logements privés touchent de nombreux citoyens, en particulier au sein
de la communauté alaouite, dans le cadre de représailles menées par les
autorités de transition, et non seulement à l’encontre d’anciens membres
de l’armée ou des services de sécurité. La question de l’interdiction de
l’alcool, désormais cantonné aux quartiers chrétiens, s’inscrit dans ce
contexte, à cela s’ajoutent d’autres décisions telles que l’interdiction du
maquillage.
Un discours d’exclusion s’est installé dès les premiers jours de la
« libération » et s’est enraciné dans tous les aspects de la vie quotidienne,
autour du slogan : « celui qui libère décide », rappelant des slogans
antérieurs du régime sécuritaire d’Assad.

La prolifération des armes entre les mains de certains groupes et
des tribus, ainsi que leur usage excessif, ont instauré un climat de peur
dans de nombreuses régions, notamment à Homs et dans sa périphérie,
avec des victimes quotidiennes tuées de sang-froid en toute impunité.
Il ne peut y avoir de paix sans justice : la paix est un fruit, non un
objectif en soi.
Le pape Benoît XVI a souligné, dans son exhortation apostolique
sur le Moyen-Orient, que la paix est possible lorsque la citoyenneté
repose sur l’égalité en dignité et en droits.
L’Église doit être la voix de la conscience humaine, comme
l’enseigne Dignitatis Humanae : « Toute personne humaine a droit à la
liberté religieuse, car ce droit est fondé sur la dignité de la personne » (DH
2). L’Église ne réclame pas de privilèges, mais la justice, l’égalité et le
respect pour tous.
L’absence de notions porteuses d’un avenir positif, telles que la
démocratie participative et la citoyenneté, empêche les Syriens de se
sentir en sécurité et les maintient dans une peur constant
e, d’autant plus
que les abus récents touchent désormais des régions à forte présence
chrétienne, sous prétexte qu’il s’agirait de « reliquats », ce qui accroît
l’inquiétude de l’Église.
Pourquoi le blocus économique imposé au peuple syrien n’a-t-il pas
été concrètement levé jusqu’à aujourd’hui ? Jusqu’à quand ce peuple
restera-t-il soumis à des décisions extérieures et à des pressions
économiques dictées par des pays voisins tels qu’Israël, la Turquie et
certains États du Golfe ? La faim n’ôte pas la volonté de vivre ; elle la rend
au contraire plus ferme et plus résiliente. La pauvreté touche aujourd’hui
la majorité des Syriens. Les sanctions, la corruption, l’absence de
reconstruction et la poursuite des conflits dans la région poussent des
familles entières vers l’exil. L’absence de perspectives économiques
nourrit l’émigration massive des jeunes, qui ont perdu l’espérance même
de pouvoir construire une vie stable dans leur propre pays.
Nous tirons aujourd’hui la sonnette d’alarme : des générations
entières sont privées d’un enseignement scolaire adéquat, en raison de
la destruction de nombreuses écoles et de plus de douze années d’exil et
de vie dans les camps, sans accès à une éducation systématique. On
observe une prolifération d’écoles de mémorisation du Coran dans toutes
les villes et villages,
fondée sur la conviction que le Coran constitue la
seule source de savoir. Cela contribue à une islamisation progressive de
la société, au détriment de la diversité religieuse, en orientant les enfants
des autres composantes vers une seule référence religieuse.
L’ensemble de la population souffre aujourd’hui de maladies et
d’épidémies, dans un contexte de pénurie de soins et de compétences
médicales due à l’exode des médecins. Dans la seule province de Homs,
plus de cinq cents médecins diplômés chaque année quittent le pays pour
poursuivre leur spécialisation sans y revenir. Le manque d’hôpitaux et de
centres de soins est généralisé sur l’ensemble du territoire.
Les services éducatifs, médicaux et sociaux expriment l’Évangile
plus que tout discours, et constituent un langage commun avec les
croyants d’autres religions, dans l’amour des pauvres et la défense des
plus vulnérables. Ainsi, l’Église se fait servante : le service des pauvres
est un Évangile silencieux qui se lit dans les cœurs.
Comme le rappelle le Pape François dans Fratelli Tutti : « Celui qui
a une foi authentique en Dieu doit faire de la terre un lieu digne pour
l’homme, une maison pour tous » (FT 28).
C’est pourquoi je me permets aujourd’hui de vous demander, si
vous souhaitez aider notre peuple à sortir de cette crise profonde, de
contribuer à la création d’écoles et d’hôpitaux, idéalement placés sous la
responsabilité de vos gouvernements, ou d’établir des mécanismes
garantissant l’indépendance de ces projets vis-à-vis des autorités locales.
En effet, comme je l’ai mentionné, la population n’a plus confiance en ses
gouvernements, quels qu’ils soient, et la lutte contre la corruption
nécessite la formation d’une nouvelle génération.
Nous sommes un peuple en quête de guérison, un peuple qui aime
la vie. Donnez-nous la possibilité d’exister, de vivre dans la dignité,
d’aimer et de construire.
Enfin, permettez-moi un mot au sujet des chrétiens, composante
historique et essentielle du Moyen-Orient. Si rien n’est entrepris pour
soutenir ces communautés qui ont tant sacrifié et résisté malgré les
épreuves, leur existence même est aujourd’hui menacée, en Irak, au
Liban, en Terre Sainte et en Syrie.
Les chrétiens d’Orient ne demandent pas des privilèges. Ils
demandent simplement de pouvoir vivre dans leurs pays, dans la sécurité,
la liberté et la dignité, aux côtés de tous les autres citoyens
. Leur
disparition constituerait une blessure profonde non seulement pour le
Moyen-Orient, mais aussi pour l’héritage spirituel et culturel de l’humanité
tout entière. Vous avez le pouvoir d’agir. Notre peuple, lui, a la volonté de
vivre. Il a résisté, il a souffert, il a perdu des fils et des filles, et pourtant il
n’a pas renoncé. Il ne lui manque qu’une seule chose : la justice. Donnez
lui la justice, et il pourra se relever. Merci.